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Les héros de la bande dessinée franco-belge posent leurs valises sur la Promenade des Anglais. Du 1er août 2026 au 31 janvier 2027, le musée départemental des Arts asiatiques de Nice consacre une exposition entière à l’univers de Blake et Mortimer, ou plus exactement au dernier album dessiné par leur créateur, Edgar P. Jacobs. Baptisée « Mortimer et le Japon de papier », elle met en regard les planches originales de la série et les collections japonaises du musée.
Derrière cette rencontre inattendue se cache une évidence. Les 3 Formules du professeur Satō, publiées à partir de 1971, envoient le professeur Mortimer au cœur d’un Japon peuplé de traditions et de robots. Un pays que Jacobs n’a pourtant jamais visité de sa vie. Comment un dessinateur belge a-t-il pu restituer avec autant de justesse l’atmosphère de Tokyo et de Kyoto sans y avoir jamais posé le pied ?
Quand la ligne claire dialogue avec les trésors japonais
L’exposition ne se limite pas à un simple accrochage de planches sous cadre. Son principe tient en un mot : le dialogue. Les quelque 160 œuvres réunies pour l’occasion répondent aux estampes, aux paravents, aux éventails de théâtre et aux armures de samouraï que le musée conserve dans ses collections permanentes, dans une ville qui célèbre volontiers un festival dédié à la culture japonaise au fil de l’année.
Ce face-à-face révèle des affinités que l’on ne soupçonnait pas. La ligne claire chère à Jacobs, faite de contours nets et de couleurs franches, partage avec l’estampe le même sens de la composition et du cadrage, le même goût de la théâtralité. Deux arts de l’image que trois siècles séparent se retrouvent dans leur façon de raconter une histoire par le seul dessin.
Pièce maîtresse du parcours, un robot-samouraï grandeur nature attend le visiteur. Reconstitué spécialement pour l’exposition, ce personnage de l’album incarne le goût de Jacobs pour le mariage de la technologie et de l’imaginaire. Il pose au passage la vraie question de cette rencontre : d’où vient la précision de ce Japon dessiné ?
Le Japon rêvé d’un homme qui n’y est jamais allé
Comme pour chacune de ses aventures, Jacobs s’est documenté avec un acharnement rare. Dans les années 1970, se renseigner sur le Japon depuis la Belgique relevait du parcours du combattant. L’auteur a rassemblé tout ce qu’il pouvait trouver sur l’histoire, les arts, la religion et la vie quotidienne de l’archipel, quitte à attendre trois semaines une simple photographie de poubelles japonaises pour une scène de bagarre à Kyoto.
Sa quête du détail a parfois viré à l’obsession. Pour dessiner l’aéroport de Tokyo-Haneda, il a écrit au directeur de la Japan Air Lines et patienté un mois avant de recevoir une documentation complète, assortie d’une seule consigne : aucun accident d’avion aux couleurs de la compagnie. Un heureux hasard familial lui a aussi ouvert des portes, le gendre japonais d’un ami proche, professeur à l’université de Tokyo, lui transmettant de précieux renseignements.
Ce Japon minutieux, Jacobs l’a d’abord choisi par pur plaisir de dépaysement, comme il l’a confié en revenant sur la genèse de son ultime aventure :
Je désirais me dépayser, changer radicalement de décor, et comme j’ai toujours porté un vif intérêt à la culture et à l’art japonais, je souhaitais trouver dans cet univers, à la fois traditionaliste et moderniste, une ambiance particulièrement propice à une histoire de science-fiction.
Edgar P. Jacobs, sur la genèse des 3 Formules du professeur Satō, dossier de création de l’intégrale Blake et Mortimer, 2015
Cette rigueur documentaire ne relève pas du seul perfectionnisme. Rendre chaque décor crédible donnait d’autant plus de force aux éléments imaginaires du récit, androïdes et savants fous compris. Reste à savoir ce que le visiteur découvre concrètement en poussant la porte du musée.
Ce que révèle le parcours d’exposition
Fruit d’un partenariat avec la Fondation Edgar P. Jacobs, le parcours rassemble des documents d’une valeur exceptionnelle, dont beaucoup sortent pour la première fois des archives. Voici les pièces qui attendent les visiteurs :
- 157 planches originales jamais présentées au public, accompagnées de leurs calques de travail ;
- 55 pièces d’archives inédites, des croquis préparatoires aux photographies personnelles et documents de recherche ;
- un classeur de vocabulaire japonais unique dans toute l’œuvre de Jacobs, constitué pour crédibiliser les dialogues ;
- le spectaculaire robot-samouraï reconstitué en volume, clin d’œil à l’un des personnages les plus étonnants de l’album.
Pour préserver ces œuvres fragiles, soumises à une norme stricte de 50 lux, l’exposition se vivra en deux temps. À partir du 3 novembre 2026, une large rotation renouvellera une partie des originaux, offrant une seconde visite à celles et ceux qui reviendront. Le rendez-vous vaut donc aussi pour l’arrière-saison.
Un album de 1971 qui parle déjà d’intelligence artificielle
Sous ses allures de récit d’aventure, l’album cache une réflexion étonnamment actuelle. Publié dans Le Journal de Tintin à partir de 1971, il imagine un savant japonais capable de fabriquer des androïdes autonomes, sosies parfaits des humains. Plus de cinquante ans avant l’essor de l’intelligence artificielle, Jacobs mettait déjà en scène les promesses et les dérives de la robotique.
Le dessinateur y défendait une idée profondément humaniste : le progrès scientifique ne se conçoit pas sans réflexion éthique. Cette tension entre fascination technologique et prudence morale traverse tout le récit et résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. L’occasion, aussi, de relire une œuvre longtemps jugée mineure sous un tout autre éclairage.
Le trait lui-même porte cette modernité. Plus dépouillé que dans les aventures précédentes, le dessin de ce dernier album, réduit à 48 planches au lieu des 64 pages habituelles, épouse l’esthétique épurée de la science-fiction des années 1970. Jacobs signait là une œuvre en avance sur son temps, sans même en avoir pleinement conscience.
Une visite à glisser dans son été niçois
Installé dans un bâtiment de béton blanc et de verre imaginé par l’architecte japonais Kenzo Tange, le musée des Arts asiatiques semble flotter sur le lac du parc Phœnix, à l’extrémité ouest de la Promenade des Anglais. L’entrée y est entièrement gratuite, argument de poids pour une sortie culturelle en pleine saison estivale. Le lieu se prête aussi bien à une matinée au frais qu’à une pause entre deux baignades.
L’exposition ouvre tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 18 h, jusqu’au 31 janvier 2027. Autour des planches, le musée déploie un programme dense d’ateliers et de rencontres : initiation à l’estampe, calligraphie, origami, création de robots, démonstrations de karaté ou encore murder party pour les familles. De quoi prolonger la découverte bien au-delà de la simple contemplation.
Le rendez-vous s’ajoute à une saison niçoise déjà foisonnante. Les amateurs de musées y retrouveront l’ambition de la grande exposition consacrée à la mode au musée Matisse, quand les curieux de sensations pousseront jusqu’à une autre plongée immersive installée sur la Promenade des Anglais. Le stationnement sur le front de mer tournant vite au casse-tête en plein été, mieux vaut anticiper son trajet jusqu’au parc Phœnix.
Un pont de papier entre deux mondes
Au-delà de la prouesse documentaire, cette exposition raconte une certaine idée de la création. Sans avoir jamais franchi les mers, Jacobs a su capter l’âme d’un pays partagé entre traditions séculaires et modernité technologique. Son Japon de papier valait bien des voyages, précisément parce qu’il était rêvé autant que documenté.
En réunissant les planches d’un maître de la bande dessinée et les trésors venus d’Asie, le musée des Arts asiatiques rappelle sa vocation première : bâtir des passerelles entre les cultures, les époques et les disciplines. Voir Blake et Mortimer côtoyer les estampes et les armures, c’est mesurer tout ce qui circule entre l’Orient et l’Occident depuis des siècles, souvent à notre insu.
À l’heure où les machines apprennent à imiter l’humain, l’ultime énigme du professeur Satō n’a rien perdu de son acuité. Nice offre l’occasion rare de la redécouvrir sur six mois, au bord de l’eau, là où l’imaginaire d’un dessinateur belge rejoint la mémoire du Japon. Toutes les informations pratiques sont disponibles sur le site du musée des Arts asiatiques.

