Montrer le sommaire Cacher le sommaire
Un piano droit laqué de rouge, poussé à la force des bras entre le port et le Vieux-Nice : la silhouette est familière à qui traîne dans le centre de Nice à la nuit tombée. Derrière l’instrument se tient Steve Villa-Massone, pianiste et compositeur né à Nice en 1981, auteur de plus de deux cents compositions personnelles et repéré bien au-delà de sa ville pour son répertoire joué sur le pavé.
La musique de rue occupe une place à part sur la Côte d’Azur, où les places pavées et les terrasses servent de scène une bonne partie de l’année. Vendredi 14 août 2026, la Ville de Nice a remis à l’artiste les clés d’un local destiné à abriter son instrument, mettant fin à vingt-sept ans de rangements improvisés. Que change vraiment ce trousseau pour un homme qui joue dehors depuis 1999 ?
Un trousseau de clés qui solde vingt-sept ans de bricolage
Le local fourni par la municipalité règle un problème que le public ne soupçonnait pas. Un piano droit pèse plusieurs centaines de kilos et ne se replie pas : chaque soir, il fallait lui trouver un abri. Steve Villa-Massone a tour à tour utilisé des cours d’immeubles, des places de stationnement pour scooters louées à des agences, puis une camionnette qui lui a valu d’innombrables amendes.
La clé remise le 14 août 2026 s’accompagne d’un porte-clés orné d’une pièce dorée. Le pianiste y voit le moment le plus fort de sa carrière, et pas seulement un confort logistique de plus. Pour un artiste qui a passé deux décennies à négocier chaque nuit un bout de garage, la reconnaissance municipale vaut consécration.
L’instrument doit maintenant être réaccordé avant de reprendre du service. Philippe Zana, facteur accordeur de pianos, entretient le piano rouge depuis les débuts de l’artiste et le suit encore aujourd’hui. La question du toit réglée, reste à comprendre comment ce piano a atterri sur les pavés niçois.
Du boulevard Stalingrad au Vieux-Nice, une vocation née dehors
Rien ne destinait Steve Villa-Massone au clavier professionnel. Il a étudié la vente, travaillé dans la restauration, jusqu’à ce qu’un pianiste de rue installé devant son lieu de travail provoque le déclic. Sa carrière de pianiste de rue démarre en 1999, dans ce qu’il appelle lui-même une période de clandestinité artistique.
L’enfance éclaire le reste. Grandi avenue Jeanne Marlin, du côté du port de Nice, dans une famille d’artistes où le père peignait, il a suivi les traces d’un frère pianiste. Jérôme Villa-Massone, devenu DJ, vient de décrocher son premier disque d’or. Le piano familial, lui, a fait chaque soir le trajet du boulevard Stalingrad au Vieux-Nice.
Où croiser le piano rouge dans Nice
Le trajet quotidien de l’instrument dessine une géographie assez stable, que connaissent bien ceux qui circulent dans le centre en soirée. Quelques repères suffisent à maximiser ses chances de tomber sur le piano rouge pendant un séjour.
- le Vieux-Nice et ses places pavées, terminus historique du trajet nocturne ;
- le boulevard Stalingrad et les abords du port, point de départ du parcours ;
- les places centrales de la ville, investies selon l’affluence et la météo ;
- les festivals de la région niçoise, où l’artiste se produit désormais en concert.
Aucun calendrier public ne fixe ces apparitions : le piano sort quand l’artiste le décide, et la belle saison reste la période la plus propice. Un local fixe devrait rendre ces sorties plus régulières, puisque la contrainte du rangement nocturne disparaît.
La ville ne manque pas d’autres rendez-vous musicaux gratuits, à commencer par le jazz gratuit dans les rues proposé chaque été en marge du Nice Jazz Fest. Le piano rouge relève pourtant d’une autre catégorie, celle d’un répertoire entièrement écrit par celui qui le joue.
Un compositeur qui perçoit les notes en couleurs
Le rouge de l’instrument n’a rien d’un choix graphique. Une entreprise parisienne lui a un jour proposé plusieurs pianos, dont celui que Dali avait recouvert de peinture. Il a retenu le rouge, la couleur de la passion, en y voyant aussi celles de Nice.
La perception colorée n’est pas qu’une figure de style chez lui. Steve Villa-Massone est synesthète : chaque note lui apparaît avec une teinte, et composer revient à agencer des textures visuelles autant que des harmonies. Ses deux cents compositions couvrent les styles baroque, classique, romantique et contemporain.
Sa formation passe par Richard Rességuier, héritier de Magda Brahar, proche de Ravel et de Rachmaninov. Le pianiste résume la composition comme un mélange de mathématiques et de géométrie agencé au fil des émotions. Son attachement à Nice, lui, ne relève d’aucune théorie.
Je suis très bien chez moi avec les Niçois. C’est mon univers. Voilà, c’est ici que tout se passe
Steve Villa-Massone, dans un entretien publié par Nice Premium le 17 août 2026
Cet ancrage local ne l’a pas privé de détours. Le pianiste s’est produit aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Europe, et un stage d’élite à Flaine lui avait valu une bourse de 15 000 francs au début de son parcours. Sa trajectoire se joue aujourd’hui sur un autre terrain.
De la rue aux festivals de la région niçoise
L’activité de rue ne résume plus l’agenda de l’artiste. Il se consacre désormais à la composition et se produit en concert dans les festivals de la région niçoise, d’après la fiche que lui consacre la Ville de Nice. Le 13 février 2026, il jouait salle Grappelli pour Nice Music Live, une soirée montée par le centre AnimaNice Cimiez.
Ce va-et-vient entre le pavé et la salle n’a rien d’insolite dans une ville où la scène de l’Opéra de Nice côtoie les kiosques et les places publiques. D’autres initiatives cherchent à faire entendre les artistes niçois dans les bars et sur les rooftops de la ville. Le prochain projet du pianiste sort du cadre du concert.
Ce qu’un piano dans la rue laisse derrière lui
Steve Villa-Massone travaille à un recueil relié en or rassemblant ses deux cents œuvres, qu’il compte offrir aux dix plus grands pianistes de notre ère. L’objectif tient en une phrase et engage beaucoup : qu’une de ses mélodies plaise assez à l’un d’eux pour être jouée.
La démarche dit quelque chose de la façon dont une ville fabrique son patrimoine vivant. Un local municipal, un instrument entretenu par un ami accordeur, des places qui servent de scène depuis vingt-sept ans : rien de cela ne figure dans un guide touristique, et c’est pourtant ce qui reste en mémoire une fois le séjour terminé.
Le piano doit encore être réaccordé avant de retrouver le pavé niçois. Ceux qui passent par Nice dans les prochaines semaines ont une bonne raison de tendre l’oreille en traversant le Vieux-Nice à la nuit tombée. Le parcours de l’artiste et ses dates sont détaillés sur le site de la Ville de Nice.

