« Il était une vie » : les dessins de Lou M. exposés dans le hall de la gare du Sud

Deux voyageurs avec valises passent devant une rangée de dessins encadrés dans un hall de gare ancien
Montrer le sommaire Cacher le sommaire

Depuis le 19 août, le hall de la gare des Chemins de fer de Provence, à Nice, accueille autre chose que des voyageurs pressés. Vingt illustrations en noir et blanc y sont accrochées sous le titre « Il était une vie », signées Lou M., une artiste niçoise qui expose pour la première fois. Le parcours raconte la vie d’une personne autiste confrontée au regard des autres, et il reste en place jusqu’au 30 septembre.

La gare du Sud, comme tout le quartier Libération continue de l’appeler, n’est pas un musée et ne prétend pas l’être. C’est un lieu de passage, avec ses horaires, ses annonces et ses valises posées au sol. Accrocher des œuvres dans un hall de gare revient à les montrer à un public qui n’a rien demandé. Ce cadre inattendu dessert-il le propos, ou est-ce précisément là qu’il porte le mieux ?

Vingt illustrations tirées d’un recueil de nouvelles

Au départ, « Il était une vie » ne devait pas être une exposition du tout. Lou M. travaillait sur un recueil de nouvelles, et les dessins sont arrivés ensuite, un par texte, au fil de plusieurs mois de travail. Trente illustrations ont été réalisées, vingt ont été retenues pour l’accrochage niçois.

L’artiste est adhérente et secrétaire de GEMA 06, le groupe d’entraide mutuelle consacré à l’autisme dans les Alpes-Maritimes, qu’elle a rejoint il y a cinq mois. C’est cette association qui parraine l’exposition, avec le soutien des Chemins de fer de Provence. Marina Ott signe ses dessins sous le pseudonyme Lou M., précise le transporteur régional sur son site.

Le vernissage s’est tenu le 19 août de 17 h à 19 h, ouvert à tous. L’artiste y a présenté elle-même son travail et expliqué ce qui l’avait poussée à passer de l’écriture au dessin. Une première exposition tient autant de l’exercice que du saut, et celle-ci s’est construite comme une manière de tenir tête à ses propres craintes.

Un parcours qui part du noir et finit sur une porte

L’accrochage suit une trame narrative, et l’ordre des dessins compte autant que les dessins eux-mêmes. Les premières images convoquent la mort, l’angoisse, la solitude, le désespoir, la violence. Le visiteur entre par les pensées les plus sombres, sans mise en garde ni sas de décompression. Le circuit bascule ensuite vers la créativité, le rêve, l’amour, puis vers la sociabilité retrouvée, l’entraide et la fraternité.

Le parcours peut être long mais il n’est pas impossible et c’est ce que j’essaie de raconter à travers cette exposition

Lou M., artiste, lors du vernissage de l’exposition dans le hall de la gare du Sud à Nice, le 19 août 2026

La dernière illustration montre une porte qui s’entrouvre sur la lumière. La résilience se lit ici comme un chemin, jamais comme un état acquis une fois pour toutes. L’exposition ne cherche pas à apitoyer : elle documente un cheminement, et le message d’espoir n’arrive qu’après avoir traversé tout le reste.

Le crayon gris, le noir et blanc et l’aluminium

Les partis pris techniques ne sont pas décoratifs, et l’artiste les a explicités devant les visiteurs du vernissage. Quatre choix méritent qu’on s’arrête devant les cadres plutôt que de les longer.

  • Le trait, dessiné à la main puis repris au numérique, donne des contours nets et volontairement fermés ;
  • Le noir et blanc figure ce qui est conforme aux attentes sociales, sans nuance possible ;
  • Le crayon à papier gris réintroduit l’imperfection assumée, celle de qui ne rentre pas dans le cadre ;
  • L’impression sur aluminium joue sur la contradiction du métal, rigide comme une éducation reçue mais assez souple pour être remodelé.

Ce dernier choix est le plus parlant des quatre. Le métal se laisse déformer par le travail sur soi, selon l’artiste, ce qui transforme un support industriel en argument. Le rapprochement avec l’illustration au musée des Arts asiatiques s’arrête là : on est ici devant un travail autobiographique, pas devant un patrimoine graphique.

Une gare qui accroche des expositions depuis cinq ans

Les Chemins de fer de Provence ne découvrent pas l’exercice. Leur gare niçoise et les haltes de la ligne accueillent des accrochages depuis 2021, à un rythme soutenu. Huit expositions ont été programmées sur la seule année 2023, sept en 2024 et quatre en 2025, d’après le calendrier publié par l’exploitant.

Photo-clubs, plasticiens, peintres et collectifs se succèdent, et les candidatures se déposent directement auprès du transporteur. Certaines expositions ont même quitté Nice pour les gares d’Annot, d’Entrevaux ou de Puget-Théniers, le long de la ligne du Train des Pignes. La ligne devient alors une galerie étirée sur plusieurs vallées, ce qui reste rare pour un réseau ferroviaire régional.

Le hall lui-même n’en est pas à son premier détournement : il a servi de scène aux concerts du matin du Fest’OFF en juillet. Les circulations ont repris entre Nice et Saint-André-les-Alpes le 1er août, après les travaux de Saint-Isidore, un autocar assurant encore la liaison jusqu’à Digne-les-Bains. Le retour au tout-train entre Nice et Digne est annoncé pour le printemps 2027.

S’y arrêter sans y consacrer une journée

Le hall se trouve dans le quartier Libération, au nord du centre de Nice, à quelques pas du marché et de l’avenue Malaussena. La ligne 1 du tramway dessert le secteur, ce qui règle la question du stationnement dans un périmètre où il se paie cher et se cherche longtemps. Vingt cadres se parcourent en une poignée de minutes, davantage si l’on s’arrête sur chaque image.

L’accrochage occupe un espace de transit et se découvre aux heures d’ouverture de la gare, sans billet ni réservation. La visite se combine avec un aller-retour sur la ligne, ou avec le marché de la Libération en fin de matinée. Six semaines séparent le vernissage du décrochage, ce qui laisse largement le temps de caler ce détour dans un séjour.

Ce qu’une gare change au regard porté sur une œuvre

Un musée protège l’œuvre et prépare le visiteur. Une gare fait l’inverse : elle expose sans prévenir, devant des gens qui regardent l’heure. Le hasard de la rencontre remplace la démarche volontaire, et c’est peut-être pour cette raison qu’une exposition sur la stigmatisation trouve ici un cadre juste.

Le sujet s’y prête davantage qu’il n’y paraît. Le masking, cette adaptation permanente que décrivent beaucoup de personnes autistes pour se fondre dans le groupe, se joue précisément dans ces espaces publics où l’on croise des inconnus. Voir ces dessins entre deux trains déplace la question du terrain médical vers le terrain social, là où elle se pose vraiment.

La rentrée niçoise ne manque pas d’accrochages, entre les diplômés de la Villa Arson et les grandes salles municipales. Celui-ci se distingue par son décor, et par le fait qu’il ne se visite pas : il se croise. Le calendrier complet des expositions de la ligne se consulte sur le site officiel des Chemins de fer de Provence.


Vous aimez cet article ? Partagez !